l’affaire du bois des Buttes
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Par Bernard LOGRE

Les combats du bois des Buttes vont rapidement devenir l’affaire du bois des Buttes. Dès le 11 mars, le général Louis Franchet d’Esperey (1856-1942), 5e armée, laisse entendre que « la défense du bois des Buttes n’aurait pas été exécutée avec tout l’ordre et toute la vigueur désirables. ». (Franck Beauclerc, Tranchées). Cette conclusion n’est pas partagée par le général Henri Wirbel (1861-1948), commandant le 37e C.A. et responsable de l’enquête diligentée par l’armée, mais elle est confortée par un communiqué allemand qui annonce la capture de 740 soldats issus des « cinq compagnies du 276e R.I. de première ligne [qui] se sont rendus en masse. ». (Franck Beauclerc). Pour Henri Wirbel « l’échec est dû à l’excellence des troupes allemandes et surtout, à la mauvaise organisation défensive du secteur et au manque cruel de soutien de l’artillerie. ». (Franck Beauclerc). Le général Franchet d’Esperey sanctionnera le colonel Lejeune en lui retirant le commandement de la 110e brigade, pour ne pas avoir eut « la vivacité d’esprit et la rapidité de décision nécessaires pour commander une brigade. ». (Franck Beauclerc).

Pour le passage du colonel Lejeune de la 110e brigade au commandement d’un régiment d’infanterie, le 92e R.I., (51e brigade), Franck Beauclerc avance l’explication suivante : « Lejeune s’illustrera pendant les attaques d’Artois, avant d’être rétrogradé au commandement d’un régiment en mars 1916 à la suite de la perte du bois des Buttes (Aisne) où sa brigade laissera plus de 800 prisonniers. ». A la date du 13 mars 1916, Camille Rouvière écrit, pp. 135-136 : « Ne faut-il pas, toujours, un bouc émissaire à ces infaillibles de l’E.M.G.[État-major-général] ? Le colonel Lejeune, commandant la Brigade, est déplacé. L’affaire du bois des Buttes ? Pas sa faute sûrement ! Depuis l’arrivée de notre brigade, tout le secteur a été bouleversé, fouillé, foré. Des ouvrages neufs partout. Pour la défense ? ou pour l’attaque ? Problème que les Fritz ont creusé. Comment savoir ? En attaquant, en cuisinant les prisonniers et, si possible, en arrachant aux Welches, ce bois des Buttes, observatoire précieux ! Voilà toute l’histoire d’une brigade vouée à la pioche qui, fourbue, n’a pu, tout d’un coup, endiguer le flot boche. Mais, voyons le communiqué : Au nord de l’Aisne, après avoir bombardé pendant plusieurs heures nos positions entre Troyon et Berry-au-Bac, les Allemands ont débouché de la Ville-au-Bois et ont attaqué le saillant que forment nos lignes aux bois des Buttes. Après un combat très vif, nous avons rejeté l’ennemi de la partie ouest du bois qu’il avait réussi à occuper. ».

Le 18 mars 1916, le colonel Lejeune est nommé au commandement du 92e R.I. de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), avec une prise de fonction le 20 mars. (J.M.O. du 92e R.I., 18, 20 mars 1916). Dans le J.M.O. il est indiqué être en provenance du 276e R.I. Il remplace le lieutenant-colonel Camille Léon Joseph Macker (1866-1916), tué, le 10 mars, dans le bois des Corbeaux, secteur du Mort Homme, dans la Meuse.1

Portrait Colonel LEJEUNE

Le colonel Lejeune prend le commandement d’un régiment brillant et valeureux. Ainsi, le 27 juillet 1916, le colonel commandant la 52e brigade passe le régiment à l’inspection, et à l’issue de la revue, il décore le drapeau de la Croix de guerre « méritée par le 92e dans les combats auxquels il a prît part devant Verdun du 8 au 12 mars 1916. » (J.M.O. du 92e R.I., 27 juillet 1916). Le 30 octobre 1916, nouvelle décoration. Par ordre du Grand Quartier Général, le général Joseph Joffre (1852-1931) approuve la citation à l’ordre de l’armée du régiment « chargé, le 6 septembre 1916, sous le commandement du colonel Lejeune, de l’attaque d’une position, dominant la plaine et très solidement organisée. S’est élancé à l’assaut dans un élan irrésistible franchissant le terrain complètement découvert qui le séparait de ses objectifs, sous les feux violents de front et d’enfilade de batteries ennemies de tous calibres. Après une lutte corps à corps acharnée, a enlevé la position et réussi, grâce à sa ténacité inlassable à s’installer définitivement sur le terrain conquis, après avoir rejeté dans leurs lignes plusieurs contre-attaques appuyées de mitrailleuses. » Cette deuxième citation à l’ordre de l’armée, lui vaudra le port de la fourragère. (J.M.O. du 92e R.I., 30 octobre 1916). Les combats ont eu lieu dans la Somme, au nord de Roye, pour la défense du secteur de Chaulnes, de la voie ferrée et de la gare. Au soir du 6 septembre, sur le front d’attaque victorieux, le régiment déplore 72 tués, 290 blessés et 63 disparus.

Le colonel Lejeune retrouve la confiance de ses supérieurs. En novembre 1916, il va, à plusieurs reprises, prendre le commandement de la 52e brigade. Le 8, il remplace le colonel Paul Louis Auguste Bonet (1859-1919), nommé général de brigade et qui vient de prendre le commandement de la 35e D.I.2 ; le 16, en remplacement du nouveau commandant de la brigade, le colonel Camille Poignon, (1858-1932)3 blessé. Ce dernier reprendra ses fonctions, le 8 décembre et en conséquence, le colonel Lejeune reprendra le commandement du 92e R.I. (J.M.O. du 92e R.I., 16 novembre, 8 décembre 1916).

En 1917, au cours de permissions du colonel Lejeune, Sevin, le commandant du 1er bataillon, prendra le commandement provisoire du régiment. Le 28 août, le président de la République passe en revue les drapeaux des régiments de la 52e brigade : 92e, 121e et 139e R.I. et remet plusieurs décorations. Le 18 septembre, prise d’armes pour tout le régiment « pour la remise des Croix de guerre gagnées pendant les affaires de Verdun (août 1917) par le chef de bataillon Sevin, commandant provisoirement le régiment en l’absence du colonel Lejeune en permission » (J.M.O. du 92e R.I., 18 septembre 1917). Le 22 septembre, à Souilly au sud de Verdun, plusieurs compagnies du régiment et le drapeau assistent à une revue passée par le Roi des Belges. « Au cours de cette revue le Roi remet au commandant Sevin la Croix de chevalier de l’ordre de la Couronne avec Croix de guerre belge. » (J.M.O. du 92e R.I., 22 septembre 1917). Le 8 octobre, nouvelle décoration. Par ordre général, en date du 20 septembre 1917, le général Marie Louis Adolphe Guillaumat (1863-1940), commandant la 2e armée, cite à l’ordre de l’armée le 92e R.I. « Le 20 août, sous le commandement du colonel Lejeune, a atteint d’un seul élan tous les objectifs qui lui étaient assignés malgré des pertes élevées, réalisant une avance de deux kilomètres à travers toutes les organisations d’une position très forte et prenant à revers les défenses de la cote 304 [entre Esnes et Malancourt (Meuse)]. A participé à la progression du 24 août en appuyant l’attaque de l’ouvrage du Peyrou et est resté ferme à son poste sur le champ de bataille, du 17 au 29 août, ajoutant à l’ardeur irrésistible de ses attaques, le mérite d’une endurance exceptionnelle. » Pour la période du 20 au 31 août, le 92e R.I. déplore plus de 560 hommes hors de combat. Les pertes allemandes sont estimées à environ 100 hommes sur le terrain, 300 dans les abris et 200 prisonniers. (J.M.O. du 92e R.I., paragraphe 20-28 août 1917). Le 29 octobre, le général Henri Eugène Benjamin Linder (1859-1945), commandant le 13e C.A. passe le régiment en revue et lui remet une troisième palme à son drapeau. (J.M.O. du 92e R.I., 29 octobre 1917). Le J.M.O. du 28 décembre note « Mr le chef de bataillon de territorial Sevin commandant le 1er bataillon est promu lieutenant-colonel de territorial à titre définitif sans affectation. » Le 31, lors d’une prise d’armes, ce dernier remet des Croix de guerre à plusieurs hommes de la 3e compagnie. (J.M.O. du 92e R.I., 31 décembre 1917).

A la date du 1er janvier 1918, c’est toujours le colonel Lejeune qui est à la tête du 92e R.I. Le commandant Sevin occupe toujours les fonctions de commandant du 1er bataillon. Le 15 janvier, ce dernier quitte le régiment pour prendre le commandement du 54e R.I.T. Le 1er février, le colonel Lejeune atteint par la limite d’âge est mis à la disposition du ministre. Il remet le commandement provisoire du régiment au chef de bataillon Louis Henri Stanislas d’Oullenbourg (1865-après 1924). Le colonel Lejeune s’adresse à ses hommes : « Officiers, sous-officiers et soldats, je vous fais mes adieux. J’avais espéré terminer la campagne à votre tête et déposer dans la salle d’honneur de Clermont-Ferrand le glorieux Drapeau du Régiment, que vous et les camarades tombés à vos côtés, avez honoré par votre discipline, votre abnégation et votre courage. Nos chefs en ont décidé autrement. Je m’incline devant leur volonté sans murmures, sinon sans regrets, laissant à un chef plus jeune l’honneur de vous conduire à la Victoire décisive. Mes souhaits vous accompagneront. Soyez toujours ce que vous avez été sous mes ordres, à Chaulnes, à St Quentin, sous Verdun ! Et si une quatrième citation vient récompenser les derniers efforts que vous ferez pour chasser l’ennemi du sol sacré de la Patrie, cette fierté sera la mienne. Pendant les deux années que j’ai passées à votre tête, vous m’avez donné les plus grandes satisfactions qu’un chef puisse recevoir de sa troupe. Je vous en remercie. » Le 2 février, le lieutenant-colonel Amiot est nommé à la tête du 92e R.I. Le 5, « le chef de bataillon Oullenbourg est promu lieutenant-colonel à titre temporaire pour prendre rang le 30 janvier » au commandement du 92e R.I., le lieutenant-colonel Amiot étant affecté au 20e R.I.

Charles Lejeune se retire à Fontainebleau. Dès 1920, il habite 203, rue Saint-Merry, l’ancienne villa du peintre aquarelliste Armand Cassagne (1823-1907). C’est à cette adresse qu’il décède le 9 juin 1932. La déclaration du décès sera effectuée seulement par le directeur des Pompes funèbres. Il est inhumé dans le cimetière de la ville. Sa tombe porte l’inscription suivante : COLONEL CHARLES LEJEUNE/COMMANDEUR DE LA LEGION D’HONNEUR/CROIX DE GUERRE MEDAILLE DE TUNISIE/101 JANVIER 1859 9 JUIN 1932. Son épouse lui survivra et mourra, le 13 février 1951, à Fontainebleau.

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